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Histoire du Paysage et des paysagistes.

 

Le paysagiste a pour mission d'interpréter, de comprendre le passé et la richesse du patrimoine tant naturel qu'urbain afin de créer des jardins provoquant le bien-être de ses contemporains.

 

  • Depuis le confinement passé et peut-être ceux à avenir, depuis les restrictions mises en place limitant nos déplacements, notre désir de paysage et de jardin n'a jamais été aussi fort.
  • Mais savez-vous, que nos envies d'évasion lointaine, à la périphérie de nos habitations ou plus simplement la seule envie d'errer dans son jardin sont conditionnées par des siècles de changements de notre vision des lieux qui attirent nos pas et nos regards. Si aujourd'hui la télévision et l'internet nous abreuvent d'images de paysages toujours plus attrayants, il y a fort longtemps d'autres sources, dont vous ne soupçonnez même pas leurs influences sur nos modes de vie actuel étaient à l'œuvre pour nous ouvrir les yeux sur la beauté d'un monde pourtant redouté ... 

Pierre NONADIEU, agronome, écologue et géographe, nous fait part ici de de son observation sur la prise en compte par les paysagistes de la mémoire du patrimoine et de son identité, mais aussi des urbanistes qui ont au fil des temps comprit l'intérêt de confier aux paysagistes le soin de penser la nature dans la ville. La charte d'Athéne et Le Corbusier ne sont donc jammais très éloignés de ces propos. Je vous fais donc partager mes lectures sur le paysage : la société paysagiste. Edition Actes Sud) Pierre NONADIEU. Extrait.

 

La transformation du paysage.

 

Les inspirations du Paysage :

« Temps de mains pour transformer ce monde et si peu de regards pour le contempler ». (Julien GRACQ 1967).

 

  • Pour construire son milieu de vie, la société paysagiste cherche à rendre réel des idéaux philosophiques, éthiques où esthétiques de paysage, d'autre part elle souhaite avoir prise sur les formes sensibles du monde à habiter, soit comme source de confort et de rêve, soit comme témoins de l'avènement de monde idéal.

 

  • Depuis que la ville existe, la société paysagiste qui en est issue préfère en effet les formes idéalisées de la nature, comme les parcs publics, les campagnes ou les forêts pittoresques, aux réalités de la cité.

 

  • Elle éprouve une inclination irrésistible pour le charme bien réel des jardins et se délecte du spectacle des littoraux et des montagnes. Pourtant, la ville où elle habite et travaille la fascine. Plus elle en apprécie la nécessité et les séductions, plus elles cherchent à la fuir et à la mettre à distance, pour un week-end à la campagne où un voyage dépaysant.

 

NOTES du paysagiste : Les paysages que l'on contemple aujourd'hui, comme source du plaisir de curiosité n'ont pas toujours été cela.

Autrefois, il y a maintenant fort longtemps, les rivages ou le regard se perd dans l'infini de l'horizon, les marais, portes de l'enfer et séjour des morts, limites physiques entre les eaux vives et la terre, les déserts remplis de vide et de silence inquiétant, les forêts sombres au sous-bois menaçant, les montagnes aux légendes de monstres et de démons étaient sources d'inquiétudes, de mystères, de légendes et autres mythes plus ou moins inquiétant.

Ces endroits peu fréquentables délimitées l'espace du paysage réconfortant et observable. Si aujourd'hui ces paysages nous semblent, serein, agréable, il est surprenant de constater les influences des peintres dès le 18e siècle, puis des écrivains, des photographes qui tout au long des années passées, jusqu'à nos jours reliés par des images animées de la télévision, ont su faire évoluer les mentalités et transformer par leurs œuvres des paysages inhospitaliers haut lieu de villégiature appréciée.

  

Le désir de forêt :

 

Le désir de forêt

 

Après le dernier retrait des glaciers, les forêts sont revenues coloniser les terres et en leur sein, est née la civilisation occidentale qui en a progressivement fait reculer les limites.

Cette longue histoire à nourri un imaginaire fertile ou la forêt apparaît tantôt profane, tantôt sacré et ou le monde des bois est considéré soit comme une ressource à exploiter par les hommes, soit comme un lieu infiniment respectable propice à un imaginaire débordant.

Si en Occident le contexte social de la forêt a changé celle-ci n'est plus menacée de destruction contrairement à d'autres zones du monde. Elle est aujourd'hui le refuge pour la société, car elle symbolise des valeurs que le citadin ne retrouve plus dans les métropoles : la pureté de l'air, la liberté d'agir ou la sécurité.

La forêt rassure, car même si elle attire, la ville fait peur. Une situation millénaire s'inverse.

 

NOTE du paysagiste : Le mot même de forêt explique bien la délimitation du paysage réconfortant et observable mentionné plus haut, le préfixe « for » de forêt signifiant « hors de » comme une séparation de deux mondes.

Aujourd'hui l'on peut dire que deux mondes se partagent la forêt, un, économique, avec un regard sur la biodiversité et la protection de la nature, une autre, plus touristique, mais non moins économique avec une exploitation du patrimoine, des contes, légendes et des symboles d'authenticités de libertés et d'aventures préfigurant où installant durablement les parcs à thème du touriste moderne se libérant de l’oppression des villes.

J'en aurais presque oublié, une troisième, pourtant bien naturelle, la faune autochtone où réintroduite qui est de plus en plus d'actualité. L’ours, le loup, le vautour...

 

 

Le littoral ou le rivage du rêve :

 

La nécessité de soigner les aristocrates, mélancoliques ou réellement malades. Non que le bain de mer n'existât pas, mais il était considéré comme une distraction réservée au peuple.

Lutter contre le spleen impliquait non seulement de choisir la qualité des paysages de son séjour littoral, mais aussi de faire confiance à un discours médical qui prescrivait pour les invalides les vertus toniques et curatives du bain à la lame.

Ces pratiques s'accompagnaient du développement de la villégiature côtière, notamment à Biarritz et d'un art de vivre, loin des villes et près de la nature revivifiante, préfigurant nos pratiques actuelles de loisirs.

Parallèlement régressaient les sociétés de pêcheurs qui se transformèrent en guide de baigneurs inexpérimentés, puis s'estompèrent doucement des paysages du littoral au profit de la plage et de la ville vacancière, monde naturel et mythique privé de son peuple originel, ou du moins presque vidé de ses références autochtones.

Ainsi, la lente disparition du monde traditionnel et des rivages fut remplacée par des musées et écomusées où est célébré aujourd'hui, le souvenir, voir le culte des sociétés défuntes, dont les acteurs principaux furent parfois folklorisés.

 

NOTE du paysagiste : Devant le développement et voir la surexploitation du littoral dans tout endroit du monde, devant la raréfaction des ressources naturelles, des embouteillages, de l'exploitation commerciale de l'espace et de la disparition des zones naturelles, le rôle du paysagiste devient primordial pour aménager les accès et la vision du littoral au plus grand nombre.

 

 

L'imaginaire des marais :

Dans la littérature médiévale, le marécage évoque des lieux d'engloutissement peuplé de figures légendaires associées aux eaux dormantes : dragons, fées, sirènes où ondines.

Dans la tradition celtique, les marécages marquaient les portes de l'enfer et du séjour des morts ; lieu de putréfaction, il recevait tous les déchets de la société qui renvoyait également les lépreux dont les corps étaient marqués par la décomposition. Corruption, combustion, déjections et digestion furent autant de processus associés aux marées qui, dans l'imaginaire du moyen-âge, ouvrez vers le monde des damnés...

En même temps que les images répulsives condamnaient les régions marécageuses à la disparition, furent imaginées des représentations qui montraient les étangs et les rivières sous le jour séduisant et attractif de scènes pittoresques.

Les peintres de paysage, Comme Joachim Patinir au XVI siècle où Claude le lorrain au siècle suivant, En firent souvent des éléments de décor champêtre, associés à des scènes religieuses où mythologiques.

Étang, fleuves où rivières composaient des scènes agréables à l'œil qui n'évoquait en rien l'univers effrayant des marécages impénétrables.

Au début du XIX siècle, dans les pas de Jean-Jacques Rousseau, les écrivains et les peintres romantiques firent des eaux stagnantes des lieux sauvages propices aux rêves, qu'il était de bon ton, dans l'art de composer les jardins, de situer à proximité des « Landes paysagères ».

 

 

NOTE du paysagiste : Les marais qui, autrefois, étaient source de peur, sont pour ceux qui ont survécu aux programmes d'assèchement, devenu aujourd'hui, des zones humides à défendre. Les territoires autrefois redoutés, sont, sous le pinceau des impressionnistes et la plume des écrivains devenus des scènes pittoresques changeant la vision de ces lieux.

 

 

Désir de désert :

Comme l'océan immense et le marécage mystérieux, le désert exerce une fascination particulière au sein des sociétés occidentales. En Europe et surtout en France, c'est le Sahara et ses paysages de regs (déserts de pierres) et d’ergs (déserts de dunes), ses explorateurs et ses caravanes qui déclenchent l’imaginaire et attirent le voyageur.

Au paysage de sable, de rochers et d'oasis qui alimente l'imaginaire touristique et qui ravissent les publics de film comme fort Saganne, héritier du roman saharien, s'oppose le désert des nomades, partagé entre la nostalgie passéiste, la folklorisation et là cruelle adaptation à la société moderne. Dans la langue touarègue, le désert est appelé le plus souvent ténéré où tanezrouft. Le ténéré n'est pas seulement une étendue plate et stérile ; c'est, par rapport au campement, l'extérieur, l'étranger, l'essouf- le lieu de la solitude-habitée autant par les génies que par les ancêtres.

Problème de liberté pour les uns où jougs insupportables pour les autres, l'idée et la réalité matérielle du désert sont sollicités sans relâche par les forces de l'économie et celle des identités culturelles nomades qui ne se résignent pas à leur propre agonie au profit des sédentaires.

La douceur des jardins d'oasis, le vide lunaire des hamadas (Plateau rocailleux surélevé des zones désertiques) continue à motiver les voyageurs en quête d'eux-mêmes. La beauté des paysages les attire pour des traversées mystiques, mi-curieuses. Voir le désert en se retrouvant dans l'image convoité et trouver ses propres limites de fatigue, de soif, de faim, d'égarement. Porté par des paysages âpre, austère, brûlant et grandiose, le voyageur éprouve une relation amoureuse avec les abîmes de silence, en corps à corps dans une ascèse sensuelle, étrangère au ravissement esthétique qu'apportent les images de paysages. La séduction des figures met en mouvement la société paysagiste à la recherche de ces demeures intérieures, mais marginalise les sociétés nomades qui ont cependant été à l'origine des mythes du désert.

 

 

Besoin de campagne :

La demande sociale de nature et le paysage campagnard s'accroît et peut aboutir à confondre le territoire agricole, la ruralité et la nature.

En France pays où l'espace boisé a doublé en un siècle, où l'espace en friche ne progresse pas en dépit de prévisions apocalyptiques, le nombre d'exploitants agricoles diminue toujours.

Une fois encore ce sont les peintres et écrivains de France et d'Europe qui s'employait à esthétiser les paysages ruraux et à les inscrire dans une idylle campagnarde favorisée par le développement du tourisme naissant. Le goût pour les paysages ruraux se répandit dans toute l’Europe, grâce au promoteur de tourisme mais aussi grâce à la diffusion des guides touristiques qui célébraient les beautés de la France « chaque campagne est monde complet d’existence terrestre et qui suffit au cœur comme à la vie. » (Gaston ROUPNEL 1932).

Au lendemain de la deuxième guerre mondiale, l'intensification de l'agriculture produisit des paysages inédits. Ni les peintres, ni les photographes, ni les écrivains ne les avaient représentés. Les regards des français n'étaient pas prêts à les contempler. Habitué à des paysages humanisés, à l'ordre éternel des champs, L'Hexagone n'ose plus se regarder en face de peur de se découvrir de bien curieuses rides.

La diffusion des attentes paysagistes et l'adaptation des territoires ruraux à cette demande de nature sociale ne sont pas nouvelles. Cette évolution commencée avec la protection des patrimoines architecturaux historiques, s'est prolongée par celles des sites à caractère artistique, historique, scientifique, légendaire où pittoresque. Plusieurs processus simultanés sont donc à l'origine des transformations des territoires ruraux. D'une part ils sont mis en paysage et un patrimoine dans le contexte d'une économie croissante du loisir, de la villégiature et du tourisme. L'action des pouvoirs publics peut, comme dans les parcs naturels et régionaux ou dans les conservatoires, s'ajouter aux dispositions paysagistes de certains groupes sociaux pour produire des campagnes de plus en plus adaptées au désir de nature et de paysage des sociétés urbaines. D'autre part, ces territoire, esthétisés, patrimonialisés, naturalisés, et parfois « touristifiés », s’éloignent de plus en plus des territoires agro- industriels , peu habitables discrédités en particulier par des pratiques agricoles polluantes où ignorantes des attentes des usagers de l'espace rural.

Le projet paysagiste, qui s'était surtout concrétiser dans la ville, s’étend donc de plus en plus à une grande partie de l'espace rural qui échappent désormais au monopole des agriculteurs et de leurs partenaires. Ils soulignent la rivalité de deux modèles de mise en valeur des campagnes françaises, l’un fondé sur l'art d'habiter où de visiter, l'autre sur celui de produire pour les marchés mondiaux.

 

Fascination de la ville :

Les paysagistes ambulancier de l'urbanisme moderne. Suffisait-il d'apporté les conditions de vie urbaine ? La ville sans arbres était-elle irrémédiablement une ville sans âme ?

Dans l'esprit de Le Corbusier et de ses émules, le spectacle de l'espace vert devait suffire à fonder le rapport du citadin à la nature. « Extrait de la charte d’Athènes : Les îlots insalubres doivent être démolis et remplacés par des surfaces vertes les quartiers limitrophes s'en trouveront assainis). On sait qu'il n'en fut rien et que cette utopie ne produisit que des territoires fragmentés et éclaté, voir chaotique, en dépit des efforts des paysagistes pour conserver, parfois avec succès, des références à l'art des jardins et des urbanistes pour évoquer les bienfaits de l'aération et de l'ensoleillement des espaces extérieur.

La mission du paysagiste :

Renouée des relations entre habitants, sites et paysages afin de retrouver l'urbanité perdu.

Les paysagistes ne sont ni agriculteurs, ni forestier, ni urbaniste. S’ils reprennent les motifs de la ruralité - l'arbre, la haie, la prairie - ou de l'urbanité - La rue, la place, le jardin public -, c'est en tant que concepteur agissant dans un registre à la fois esthétiques, symbolique et fonctionnel.

Les parcs et jardins publics :

Les parcs et jardins publics sont le lieu de promenade facile et rapproché, il concourt à l'embellissement de la ville autant qu’à son hygiène. Ils ne doivent pas être de purs ornements ; il est indispensable alors qu'il présente de grandes pelouses et des ombrages pour le repos. Les jeunes gens doivent y trouver de nombreux terrains de jeu. Lieu urbaine par excellence, ils naissent de la conjonction d'être qui prennent plaisir à se rencontrer ou à s'émerveiller des mêmes choses et d'un espace qui a été façonné par l'architecte paysagiste pour rendre possible ces pratiques sociales. (Jean-Claude NICOLAS 1906).

 

 

Epilogue.

La forêt, le littoral, le marais ou le désert autrefois frontières du monde des vivants ont bien changé depuis l'époque pourtant pas si lointaine où ils prêtaient aux pires destinés pour qui les franchiraient... La vision des peintres, écrivains, photographes et les images plus ou moins animées de nature commercialisée ont su nous rapprocher de ces éléments du paysage que l'on reproduit aujourd'hui dans nos jardins pour nous rappeler soit des voyages lointains ou bien simplement repeupler nos espaces verts de rêves d'aventures. En cherche son bonheur dans le pré, la société a trouvé e projet pour contribuer à sa propre refondation. Aussi, dans les forêts comme dans les campagnes ou les villes, le processus paysagiste qui est à l’œuvre ne modifie-t-il pas seulement la qualité des espaces de vie, mais aussi les mentalités et les manières d'imaginer les raisons de vivre ensemble sans céder à l’individualisme économique.

 

 

(D’après La société paysagiste. Edition Actes Sud) Pierre NONADIEU.